Léa Vasseur a trente-huit ans et voyage sans interruption depuis près de douze ans. Ancienne cadre dans la communication à Lyon, elle a tout quitté après un premier tour d’Amérique latine qui devait durer trois mois et qui n’a jamais vraiment pris fin. Aujourd’hui installée nulle part et partout à la fois, elle partage sur son carnet de voyage en ligne les rencontres humaines et amoureuses qui ont jalonné son parcours, de la Patagonie aux hauts plateaux d’Asie centrale. Ce personnage rassemble, sous une forme incarnée et fictive, l’expérience de nombreuses voyageuses au long cours. Elle a accepté de revenir avec nous sur ce qui fait, selon elle, la singularité des rencontres vécues sur la route.

Une rencontre marquante au bord de la route

Question : Léa, quelle est la rencontre qui vous a le plus marquée en douze ans de voyage ?

Il y en a plusieurs, mais celle qui revient toujours dans mes souvenirs s’est produite au Chili, dans un bus de nuit entre Puerto Natales et El Calafate. Je discutais avec un randonneur allemand depuis une heure sans grand enjeu, juste pour passer le temps, quand le bus est tombé en panne au milieu de nulle part, en pleine nuit, avec un froid glacial. Nous avons fini par sortir nos duvets et regarder les étoiles ensemble en attendant le dépannage. Ce genre de situation absurde et inconfortable crée une proximité qu’aucun rendez-vous organisé ne pourrait produire. Nous sommes restés ensemble plusieurs semaines après cet épisode, le temps de traverser la Patagonie côté argentin. Ce n’était pas la rencontre de ma vie, mais elle m’a appris que les meilleurs moments naissent souvent des imprévus, pas des plans. Pour qui veut comprendre en profondeur ce mécanisme, notre guide complet sur comment rencontrer l’amour en voyage détaille justement pourquoi l’imprévu joue un rôle si central dans ce type de connexion.

Ce qui m’a frappée après coup, c’est à quel point cette rencontre aurait été impossible dans un cadre plus confortable. Si le bus n’était jamais tombé en panne, nous serions probablement descendus chacun de notre côté à El Calafate sans échanger nos contacts, comme tant d’autres conversations de bus qui ne débouchent sur rien. C’est l’inconfort partagé, la nécessité de s’entraider face à une situation qu’aucun de nous ne maîtrisait, qui a transformé une conversation ordinaire en un lien durable. Je crois que c’est une leçon que beaucoup de voyageurs redécouvrent à leur façon : les galères de voyage, détestables sur le moment, sont souvent celles qui produisent les souvenirs et les rencontres les plus solides.

Je repense souvent à un détail de cette nuit-là : à un moment, le chauffeur a annoncé qu’il faudrait sans doute attendre plusieurs heures avant qu’un véhicule de dépannage arrive depuis Puerto Natales. La plupart des passagers ont grommelé, certains se sont recroquevillés sous leur couverture en espérant s’endormir malgré le froid. C’est justement dans ce moment de flottement collectif, quand personne ne sait plus très bien quoi faire de son attente, que les vraies conversations démarrent. On a fini par sortir du bus à trois ou quatre, emmitouflés, pour observer un ciel d’une clarté que je n’avais jamais vue ailleurs, sans aucune pollution lumineuse à des centaines de kilomètres à la ronde. Cette expérience m’a appris à ne jamais redouter les contretemps de voyage comme une simple perte de temps : ce sont souvent eux qui créent les meilleures histoires, précisément parce qu’ils forcent à ralentir et à se rendre disponible aux autres d’une façon que le confort ne permet jamais.

Une méthode d’approche fondée sur la sincérité

Question : Comment abordez-vous les gens quand vous voyagez ? Avez-vous une méthode ?

Je n’ai pas de méthode figée, mais j’ai un principe : ne jamais aborder quelqu’un juste pour aborder. Je pars toujours d’un prétexte réel, une question sur un plat au menu, une remarque sur un livre visible dans un sac, une demande d’aide pour comprendre un plan de métro. Le prétexte importe peu, ce qui compte c’est qu’il soit sincère et non calculé. Les gens sentent immédiatement si on cherche à “closer” une rencontre comme on closerait une vente, et ça les fait fuir. En revanche, une curiosité honnête pour l’autre, ça se sent aussi, et ça ouvre des portes. Je crois profondément que la meilleure approche est celle qu’on oublierait presque d’appeler une approche.

Carnet de voyage ouvert avec des notes manuscrites et un stylo, posé sur une table en bois près d'une tasse de café
Consigner chaque rencontre marquante dans un carnet de voyage.

Prendre quelques notes après chaque rencontre marquante, même de quelques lignes griffonnées dans un carnet ou une application de téléphone, m’a toujours aidée à mieux comprendre, avec le recul, ce que chaque échange m’avait réellement apporté sur le moment.

Les erreurs de jeunesse et les leçons qui en découlent

Question : Quelles ont été vos erreurs de jeunesse dans ce domaine ?

Au début de mes voyages, vers vingt-six ou vingt-sept ans, j’avais tendance à idéaliser instantanément toute personne rencontrée sur la route. Le cadre exotique, l’adrénaline du voyage, la nouveauté, tout cela brouillait mon jugement. J’ai vécu deux ou trois histoires assez intenses sur le moment mais qui, avec le recul, reposaient surtout sur le décor plus que sur une réelle compatibilité. J’ai appris à distinguer l’excitation du contexte de la qualité réelle du lien. Aujourd’hui je me donne systématiquement quelques jours avant de me dire qu’une rencontre est vraiment importante, le temps que la poussière retombe et que je voie la personne dans plusieurs situations différentes, pas uniquement dans le cadre magique d’un coucher de soleil sur une plage.

Une autre erreur, plus subtile, consistait à confondre l’intensité d’une rencontre avec sa profondeur réelle. Passer douze heures d’affilée avec quelqu’un pendant un trek ou une traversée de désert crée un sentiment de proximité immense, presque disproportionné par rapport au temps réellement écoulé. J’ai mis des années à comprendre que cette intensité, bien réelle sur le moment, ne remplaçait pas ce que le temps ordinaire apporte : voir quelqu’un fatigué, de mauvaise humeur, confronté à l’ennui du quotidien. Ce n’est pas que les rencontres de voyage soient moins authentiques, c’est simplement qu’elles racontent une facette de la personne, pas la totalité.

Il y a aussi une erreur que j’ai mis plus longtemps à identifier : celle de vouloir prolonger artificiellement une rencontre uniquement parce qu’elle était belle sur le moment, sans se demander si elle avait vraiment de l’avenir. Vers vingt-neuf ans, j’ai modifié tout un itinéraire de plusieurs semaines pour suivre quelqu’un dont je savais, au fond, que la relation ne mènerait nulle part au-delà du voyage partagé. Je l’ai fait par peur de rater quelque chose, plus que par réelle conviction. Ce détour m’a coûté du temps et de l’énergie, et surtout m’a éloignée d’autres rencontres qui, avec le recul, auraient probablement compté davantage. Depuis, j’essaie de me poser une question simple avant de changer mes plans pour quelqu’un : est-ce que je fais ce choix par désir réel de connaître cette personne, ou par peur de la solitude du lendemain ? La réponse honnête change souvent la décision.

Sécurité et ouverture aux rencontres en solo

Question : Quels conseils de sécurité donneriez-vous à une femme qui voyage seule et souhaite rester ouverte aux rencontres ?

D’abord, privilégier systématiquement les lieux publics et fréquentés pour les premiers échanges prolongés, au moins tant qu’on ne connaît pas bien la personne. Ensuite, toujours informer quelqu’un, un proche, un autre voyageur de l’auberge, de ses déplacements prévus, surtout si l’on part avec une personne rencontrée récemment. Je garde aussi toujours une excuse de sortie prête, comme un message codé à un ami qui appellera à une heure précise si besoin. Cela peut paraître excessif, mais ces réflexes deviennent vite automatiques et ne m’empêchent jamais de vivre de belles rencontres. La prudence et l’ouverture ne sont pas incompatibles, elles se complètent. D’ailleurs, ce sujet mérite un développement à part entière : notre article dédié à comment rencontrer quelqu’un en solo en voyage revient en détail sur ces réflexes essentiels.

Je dirais aussi qu’avec l’expérience, on développe une forme d’instinct qu’il faut apprendre à écouter sans en faire une paranoïa permanente. Il y a une différence entre la méfiance systématique, qui gâche le plaisir du voyage et ferme des portes utiles, et l’écoute d’un signal réel de malaise face à une situation ou une personne précise. Ce second réflexe, celui qui dit “quelque chose ne va pas ici”, mérite toujours d’être respecté, même sans justification rationnelle immédiate.

Un détail pratique qui change beaucoup de choses : je choisis presque toujours mes hébergements en fonction de leur réputation en matière d’accueil des voyageuses solo, pas uniquement de leur prix. Les auberges tenues par des familles ou des équipes qui connaissent bien leur quartier savent souvent orienter vers les bons quartiers pour sortir le soir, et vers ceux à éviter après une certaine heure. Ce sont des informations qu’aucun guide papier ne donne avec autant de précision qu’une conversation de cinq minutes à la réception. Je recommande aussi de ne jamais publier sa localisation exacte en temps réel sur les réseaux sociaux ; un simple décalage de quelques heures dans la publication suffit à préserver une marge de sécurité sans renoncer à partager son voyage.

Rencontre de voyage et rencontre du quotidien : une intensité différente

Question : Quelle différence faites-vous entre une rencontre de voyage et une rencontre “classique”, disons dans son quotidien habituel ?

La différence principale tient à la compression du temps. En voyage, on partage une intensité d’expérience en quelques jours qu’on mettrait des mois à atteindre dans une vie sédentaire. On voit l’autre gérer l’imprévu, la fatigue, la frustration d’un bus annulé, l’émerveillement devant un paysage, souvent en l’espace d’une même journée. Cela révèle énormément de choses sur une personnalité, bien plus vite qu’un rendez-vail hebdomadaire dans un bar. En contrepartie, cette intensité peut créer une illusion de proximité qui ne résiste pas toujours au retour à la routine. C’est pour cela que je recommande toujours de vérifier ce que devient une connexion une fois le voyage terminé, loin de l’adrénaline du départ.

Les au revoir, l’aspect le plus douloureux du voyage permanent

Question : Comment gérez-vous les au revoir difficiles, quand une belle rencontre doit se terminer parce que vos routes se séparent ?

C’est sans doute l’aspect le plus douloureux de cette vie de voyage permanent. J’ai pleuré dans plus de gares routières que je ne saurais en compter. Avec le temps, j’ai appris à accueillir la tristesse plutôt qu’à la fuir en enchaînant immédiatement sur la destination suivante. Je m’autorise une soirée, parfois une journée entière, pour vivre pleinement ce chagrin de séparation, avant de reprendre la route. Je crois aussi qu’il est important de ne jamais minimiser ce que l’on a vécu sous prétexte que “ce n’était qu’un voyage”. Une rencontre intense reste une rencontre intense, peu importe sa durée. Ce n’est pas parce qu’elle se termine qu’elle a moins de valeur.

Tenir un carnet, justement, m’a beaucoup aidée à traverser ces séparations. Écrire ce que j’avais vécu, ce que la personne m’avait appris, même brièvement, transformait la tristesse en quelque chose de plus digeste, presque de la gratitude.

Relire ces pages des années après, je me rends compte à quel point chacune de ces rencontres, même les plus courtes, a laissé une trace précise dans la façon dont j’aborde les gens aujourd’hui. Rien de tout cela n’a été perdu, même si les personnes elles-mêmes ont disparu de ma vie quotidienne.

Ce carnet est aussi devenu, avec le temps, une sorte de carte de mes propres évolutions. En relisant ce que j’écrivais à vingt-huit ans sur une rencontre marquante, puis ce que j’écris aujourd’hui sur un sujet similaire, je vois clairement à quel point ma façon d’aimer, de faire confiance et de me détacher a changé. Ce document, né d’un simple besoin de digérer la tristesse des séparations, est devenu malgré moi le témoin le plus honnête de mon parcours amoureux.

Des rencontres de voyage devenues des histoires durables

Question : Avez-vous déjà transformé une rencontre de voyage en relation durable, au-delà du moment partagé sur la route ?

Oui, à deux reprises. La première a duré presque deux ans en distance, avec un partenaire rencontré en Colombie, avant que nous ne finissions par nous séparer faute d’un projet de vie commun clair. Pour approfondir ce que suppose réellement ce type d’engagement, notre article sur comment maintenir une relation à distance après un voyage détaille les mécanismes concrets qui font tenir ou échouer ces histoires nées loin de chez soi. La seconde relation, avec un photographe néo-zélandais rencontré au Vietnam, dure depuis quatre ans maintenant, avec des périodes ensemble et des périodes de voyage séparé, un équilibre que nous avons mis du temps à trouver mais qui nous convient parfaitement aujourd’hui. Ce qui a fait la différence entre les deux, c’est la volonté commune de construire quelque chose de concret après le voyage, pas seulement de prolonger la parenthèse enchantée.

Voyageuse de dos face à un paysage de montagnes au coucher du soleil, sac à dos posé à ses pieds
Des années de voyage au long cours, riches en rencontres.

Avec le recul, je pense que la variable décisive n’est pas la distance elle-même, ni même la durée du voyage partagé au départ, mais la capacité des deux personnes à se projeter concrètement au-delà de la parenthèse du voyage. Une relation née sur la route reste fragile tant qu’elle n’a pas de forme claire une fois le décor du départ disparu : un rythme de retrouvailles, une communication qui ne s’essouffle pas, et surtout une vraie discussion sur ce que chacun attend de l’avenir, plutôt qu’un silence confortable sur le sujet.

Le piège le plus courant observé chez les autres voyageurs

Question : Quel est le piège le plus fréquent que vous observez chez les autres voyageurs concernant les rencontres amoureuses ?

Le piège le plus courant, c’est de confondre disponibilité géographique et compatibilité réelle. Beaucoup de voyageurs se mettent en couple avec la première personne “libre” croisée sur la route, simplement parce que la solitude du voyage pèse à un moment donné. Je l’ai vu très souvent dans les auberges de jeunesse : deux personnes qui n’auraient probablement jamais échangé un mot dans leur vie habituelle finissent en couple pendant trois semaines, uniquement parce qu’elles se trouvaient au même endroit au même moment. Ce n’est pas condamnable en soi, ces histoires ont leur beauté, mais il faut avoir conscience de ce mécanisme pour ne pas confondre une histoire de circonstance avec une histoire d’avenir.

Le conseil final pour un premier départ en solo

Question : Quel conseil final donneriez-vous à quelqu’un qui part seul, pour la première fois, en espérant vivre une belle rencontre ?

Je lui dirais de partir sans objectif précis de rencontre, paradoxalement. Les personnes qui voyagent avec l’idée fixe de “trouver quelqu’un” dégagent souvent une forme de pression qui éloigne plutôt qu’elle n’attire. Les plus belles rencontres de ma vie sont arrivées quand je ne les cherchais absolument pas, occupée à admirer un paysage ou à me perdre dans une ville inconnue. Le secret, si secret il y a, c’est de voyager pour soi, pleinement, et de rester disponible intérieurement à ce que la route peut offrir. Le reste suit naturellement, ou ne suit pas, et c’est très bien aussi.

Un dernier mot sur la solitude choisie du voyage

Question : Une dernière question, Léa. Après douze ans, la solitude du voyage vous pèse-t-elle parfois, malgré toutes ces rencontres ?

Oui, honnêtement, il y a des soirs où la solitude pèse, surtout dans les périodes entre deux rencontres marquantes, quand les échanges du quotidien restent superficiels. Mais j’ai appris à distinguer la solitude subie, celle qui isole et qui ronge, de la solitude choisie, celle qui laisse justement la place à ce qui doit arriver. Je crois que c’est précisément cette disponibilité intérieure, cette capacité à être bien seule sans en souffrir, qui rend possible ensuite les plus belles rencontres. On ne rencontre jamais aussi bien les autres que lorsqu’on n’a pas désespérément besoin d’eux pour se sentir complet. C’est un apprentissage long, parfois inconfortable, mais qui a changé profondément ma façon d’être avec les gens que je croise sur la route, et je crois, avec le recul, que c’est le véritable cadeau de ces douze années de voyage : pas tant les rencontres elles-mêmes que la personne qu’elles m’ont aidée à devenir.